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Entre sens et perte de sens au travail (2)

Le travail a-t-il du sens ? Quelle est la différence entre sens au travail et sens du travail ? Si la question du sens de la vie est débattue depuis longtemps, le lien entre sens et travail tel qu’il est envisagé aujourd’hui aura dû attendre l’apparition de conceptions philosophiques plus individualistes et matérialistes qui font un lien entre le fait d’exercer une activité et celui de procurer du sens à sa vie. Par exemple, chez Marx, la conception du travail est telle qu’il peut être source d’aliénation autant que d’émancipation. 


Dans la littérature contemporaine en gestion et en management, la relation entre sens et travail est un composé d’éléments cognitifs, intentionnels, affectifs. Quels sont ces éléments et comment sont-ils représentés en science de gestion ? Comment contribuent-ils à la question du sens ? Nous nous attarderons sur ces différents éléments avec les principales théories et approches du sens en science de gestion.

Nous entamons notre réflexion avec plusieurs chercheurs en science de gestion qui ont tentés de préciser et définir aussi bien les liens qu’entretiennent sens et travail que la distinction entre les notions de sens au travail et de sens du travail. Ces réflexions conduisent à l’idée que l’engagement d’un individu au sein d’une organisation variera en fonction du sens qu’il attribue et reconnaît à son travail et à son environnement de travail.

Si l’individu ne perçoit pas de sens, il peut alors se désengager et ressentir un sentiment de perte de sens. Enjeu pour les organisations, ce phénomène est de plus en plus prégnant dans les pathologies qui émergent aujourd’hui en santé du travail. Pour les entreprises souhaitant atténuer ce phénomène, l’une des solutions est de mieux comprendre quels sont les éléments contribuant au sens que les individus ressentent sur leur lieu de travail et plus largement dans l’exercice de leurs fonctions.

Le sens du travail et le sens au travail

En psychologie, le sens se rapporte à une expérience rattachée à des principes de cohérence, de consistance, d’équilibre, voire de complétude. Cette notion est aussi associée à la raison d’être et de vivre.
Dans la sphère professionnelle, Randstad a livré dans un communiqué de presse en avril 2019 une étude menée par le cabinet d’études Kantar TNS sur le sens au travail en France. Cette étude est constituée d’environ 10 000 participants interrogés -étudiants, salariés et chômeurs qui ont entre 18 et 65 ans. Il en ressort que près d’un interrogé sur cinq ne perçoit pas le sens et l’utilité de leur emploi. Près de la moitié serait prêt à se former pour retrouver du sens au travail et ¼ serait en mesure de vouloir lancer leur propre activité. Cependant, les interrogés ne souhaitent pas faire de concessions quant au fait de sacrifier leur salaire (74%) et leur sécurité d’emploi (64%) pour redonner du sens à leurs missions. Selon le président du groupe Randstad l’acquisition de nouvelles compétences paraît essentielle aujourd’hui, c’est pourquoi insuffler du sens au travail paraît important pour attirer et conserver les talents.

Dans une étude de Deloitte (2017), les critères qui contribuent au sens au travail sont : l’apprentissage de nouvelles choses (16%), la transmission des compétences (14%), la reconnaissance (14%), la compréhension de ses erreurs (8%) ou la façon de gérer les conflits (10%)

Dans la littérature, Morin et al. (2009) ont distingué le sens du travail et le sens au travail :

  • Le sens du travail se rapporte aux tâches ou aux activités qui s’inscrivent dans un rôle, une fonction. Le sens du travail est lié à la représentation et à la place du travail, l’environnement de travail.
  • Le sens au travail s’applique aux relations qu’une personne entretient dans son milieu de travail avec ses supérieurs, ses collaborateurs, ses collègues et la clientèle. Le sens au travail correspond à la participation d’un individu à l’atteinte d’objectifs.

Le sens du travail est caractérisé par l’importance du travail en tant que lieu de socialisation et de construction de l’identité des individus, tout en permettant l’expression de savoirs et de connaissances qui participent à la création de valeur. Dans cette conception, c’est l’organisation elle-même qui est vectrice de sens pour les acteurs qui la forment (Morin et al., 2009). Le sens du travail apparaît comme un élément de protection et de développement dans la mesure où l’individu perçoit positivement son travail, l’environnement dans lequel il accomplit ses tâches et les relations qui s’effectuent dans cet environnement. Dans ce cadre, l’individu aura tendance à trouver du sens dans son travail et à son travail, et par conséquent, à se sentir bien physiquement et mentalement.

Le sens du travail a plusieurs composantes (Morin et Cherré, 1997 ; 2008) :

  • La signification est la représentation qu’une personne se fait du travail et de la valeur qu’elle lui attribue.
  • Le sens du travail se caractérise aussi par l’orientation qu’une personne donne à son travail et ce qu’elle recherche à travers lui.
  • Le sens du travail peut être perçu comme la cohérence que recherche une personne entre sa raison d’être et son travail, ses attentes, ses valeurs et les gestes qu’elle pose quotidiennement dans son milieu.

L’objectif des travaux effectués par Morin et Cherré (2008) sur l’importance du sens au travail était de promouvoir le bien-être psychologique, l’engagement des employés et prévenir la détresse psychologique au travail. Leur analyse a ainsi permis d’élaborer une liste de six caractéristiques qu’ils considèrent comme les pré-requis du sens au travail :

  • L’utilité du travail qui consiste à faire une activité qui est utile aux autres et qui apporte une contribution à la société.
  • L’autonomie qui consiste à pouvoir exercer ses compétences pour résoudre des problèmes et prendre des décisions sur son travail.
  • Les occasions d’apprentissage correspondent à faire un travail qui permet le développement de ses compétences, de s’épanouir.
  • La rectitude soutenue signifie travailler de manière moralement correcte, en accord avec les valeurs humaines comme la justice et l’équité.
  • La coopération consiste à avoir de bonnes relations avec ses collègues et leur soutien.
  • La qualité des relations avec ses supérieurs représente le respect et l’estime de ses supérieurs.

En cela, la question de sens au travail est étroitement liée à la question de l’engagement d’un individu (Morin, 2008). Ainsi, son engagement variera selon sa situation : “la personne peut en effet soit 1) Faire un travail qui a du sens dans un milieu qui n’en a pas, 2) Faire un travail qui n’a pas de sens dans un milieu qui en a, 3) Idéalement, faire un travail qui a du sens dans un milieu qui en a » (Morin et al. (2009) et ainsi idéalement développer un sentiment de bien-être.

Lorsqu’un individu effectue un travail qui n’a pas de sens ou se trouve dans un milieu qui n’en a pas pour lui, alors il risque de se désengager et de ressentir une perte de sens. Cette perte de sens serait prégnante dans la population dans la mesure où neuf personnes sur 10 considèrent la question du sens au travail comme un enjeu majeur (Deloitte, 2017). 

Le phénomène de perte de sens

Dans les organisations modernes, un nouveau phénomène a émergé et est appréhendé par la forme négative du sens, la perte de sens. Une étude menée en décembre 2017 par Deloitte et Viadeo a permis de montrer que la perte de sens au travail est impactée à 40% par les processus d’évaluation et à 43% par le manque de reconnaissance.

Souvent appréhendée par le prisme des risques psychosociaux : ” [qui] évoquent diverses situations de mal-être au travail : surcharge de travail, contraintes excessives de temps, perte de repères, difficulté à trouver du sens au travail, conflit de valeurs …“ (Poisson, 2011), la perte de sens peut être définie comme “la douleur et le malaise ressentis suite à la perte de ses objectifs de travail et à l’incompréhension complète de son rôle dans la structure de l’entreprise” (Baumann, 2018 : 165)

Celle-ci représente un enjeu majeur dans les mutations économiques et sociales actuelles. Au-delà des objectifs de performance et de profit, de plus en plus d’entreprises sont donc à la recherche de sens avec de nouvelles valeurs et pratiques axées sur le capital humain. Cette prise de position à mettre l’humain au centre des décisions opérationnelles et pratiques managériales provient d’une volonté de faire face aux nombreuses pathologies émergentes en santé au travail comme le brown-out. Le brown-out est la pathologie liée à la perte de sens au travail.

Les modes de management impactent le psychisme des employés ou des cadres et peut donc les conduire à la perte de sens. Chéré et al., (2014) affirme que les stratégies d’entreprises impactent les individus dans leurs conceptions et leur valeurs profondes sur le travail. Selon Chanlat (2007), il est impératif de revoir les modes de développement qui ont directement une répercussion sur la santé mentale des salariés.

Pour conclure

Les recherches sur le sens en science de gestion ont conduit à une distinction entre sens au travail et sens du travail. Le sens du travail est avant tout une question de signification, d’orientation et de cohérence entre notre raison d’être, notre travail et notre environnement de travail. La signification est la représentation qu’une personne se fait du travail et de la valeur qu’elle lui attribue. L’orientation correspond en ce que la personne recherche au travers de son travail. Le sens au travail correspond à la participation d’un individu à l’atteinte d’objectifs et comprend des indicateurs tel que : l’utilité du travail, l’autonomie, les occasions d’apprentissage, la coopération, la qualité des relations avec ses supérieurs. L’engagement des individus envers l’action collective en entreprise dépend du sens qu’ils mettent dans leur travail et de la relation qui les y lie. Si l’individu ne perçoit pas de sens dans son travail ou dans son milieu, il peut être confronté au phénomène de perte de sens. La perte de sens est ressentie comme un mal-être chez un individu qui ne comprend plus ses objectifs de travail et son rôle dans l’entreprise.

 


Baumann F. (2018). “Le brown-out : quand le travail n’a plus aucun sens”. Josette Lyon,

Chanlat J-F. (1990), L’individu dans l’organisation Les dimensions oubliées, Québec: Presses de l’Université de Laval, 842 p. Chanlat, J-F. (2007). Chapitre 3. Les dimensions oubliées de l’agir stratégique en situation : un regard anthropologique. Dans : Xavier Deroy éd., Formes de l’agir stratégique (pp. 101-150).

Morin, E. (2008). Sens du travail, santé mentale et engagement organisationnel, Santé psychologique, Étude et recherche, IRSST, Rapport R-543.

Morin, E., Gagné, C., Cherré, B. (2009), Donner un sens au travail. Promouvoir le bien-être psychologique, https://www.irsst.qc.ca/media/documents/ PubIRSST/R-624.pdfCherré B, Laarraf Z, Yanat Z, « Dissonance éthique : forme de souffrance par la perte de sens au travail », Recherches en Sciences de Gestion, 2014/1 (N° 100), p. 143-172.
URL : https://www-cairn-info.ezpaarse.univ-paris1.fr/revue-recherches-en-sciences-de-gestion-2014-1-page-143.htm

Poisson JF. (2011). “Rapport Sur Les Risques Psychosociaux”, Texte remis à la mission d’information de l’Assemblée nationale sur les risques psychosociaux

 

2 pensées sur “Entre sens et perte de sens au travail (2)

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    16 juin 2020 à 9 h 15 min
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    Le sens au travail ne doit-il pas être relié à un aspect holistique de l’historique de chacune et chacun ? Si l’on se positionne au travail comme dans une parenthèse de sa vie, alors le sens ne peut être donné que par le travail lui-même – et l’emploi ne suffit pas nécessairement à donner ce sens. Cependant, lorsqu’on positionne des client.e.s face à leur travail d’une manière plus ouverte, dans un déroulement qui concerne leur rapport au monde depuis leur scolarité, alors leur positionnement au travail trouve un nouveau sens : mesurer leur relation au travail, aux valeurs, aux autres – tout cela à l’aune de leur scolarité.

    Le comportement professionnel en France (et pour ce que j’en vois à Genève aussi) est fortement lié à l’histoire scolaire des client.e.s. Travailler sur le professionnel avec des personnes qui ont été considérées comme étant à profil particulier dans leur scolarité montre qu’il y a un transfert de réparation ou d’aggravation de leur relation à l’autorité, à l’évaluation, à la réussite, à l’estime de soi, à l’acquisition de compétences – et cela touche tout le monde, j’imagine.

    Conceptualiser sa place dans son travail comme une étape du chemin qui vient de l’enfance, de la scolarité pour mener vers un après hors monde professionnel remet en perspective le sens du travail et le sens au travail.

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    29 juin 2020 à 11 h 55 min
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    Bonjour,
    Je suis d’accord avec vous l’emploi à lui seul ne permet pas de donner du sens. En effet, comme vous l’évoquez, c’est notre rapport au monde depuis notre scolarité et l’accord quant à notre identité à la fois biographique et d’actualisation qui développe notre compréhension et conception du sens.
    Cette réflexion sera présente dans un de mes prochains articles avec la question de sens et de spiritualité au travail (à distinguer de la religion). La spiritualité apparaît justement comme cette relation que nous développons avec nous-mêmes, les autres et le monde (transcendance de l’être). En espérant que celui-ci vous plaira.

    Merci beaucoup pour votre retour et votre avis sur la situation en France et à Genève. À mes yeux, oui, cela touche tout le monde dans une certaine mesure. La réparation ou l’aggravation sera donc, selon moi, dépendante des éléments cognitifs de l’individu (raison, intellect), des éléments intentionnels (motivation, attitude), des éléments liés à l’affect (émotion + sensation) et de cette part de spiritualité que nous entretenons avec nous-mêmes, les autres et le monde.
    Après un des problèmes initiaux est de réussir à actionner l’agir humain par les éléments intentionnels, car ils seront à la base de toutes actions de la part des individus.

    Certains pays (nordiques et asiatiques) ont justement essayé de développer dès la scolarité cette notion de conceptualisation de sa place au travail. Cela passe notamment par l’expérience et des apprentissages (ex : Japon avec le savoir-faire et le savoir vivre jusqu’à 11ans).

    En vous remerciant pour votre commentaire et en espérant de nouveau échanger vivement avec vous,

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