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Stéréotypes : inférences sociales et biais endogroupes

Qu’est-ce qu’un stéréotype ? Quelles sont les raisons qui nous poussent à en avoir ? Qu’est-ce que cela implique pour soi et pour autrui ? Les stéréotypes ont-ils une quelconque utilité ? Doit-on les inhiber ? Le peut-on ? Si oui, comment ? La liste de questions à se poser à propos des stéréotypes pourrait être encore bien plus longue. Nous tacherons d’apporter quelques éclaircissements sur ce phénomène cognitif si complexe mais pourtant nécessaire à la compréhension de notre environnement social.


Si les stéréotypes ont effectivement tendance à nous aider dans la perception que nous avons de notre environnement, il n’en demeure pas moins que les analyses qui en découlent sont très souvent biaisées. Quand on parle de biais, il faut entendre par là qu’il s’agit de « tout processus à n’importe quel stade de l’inférence qui tend à produire des résultats ou des conclusions qui diffèrent systématiquement de la vérité » (Feinleib, 1987). Nous verrons donc comment les inférences sociales, propres à chacun, contribuent significativement à altérer la vision que nous avons de notre monde, notamment dans les liens de causalités que nous établissons entre des faits et les conséquences qui en découlent (McGarty, Yzerbyt & Spears, 2002, p. 4). De ces inférences subjectives vont naître différentes interprétations stéréotypées, bien souvent en décalage avec la réalité. Prenons l’exemple du contexte professionnel au sens large.

Nous sommes régulièrement soumis à des objectifs d’entreprise que nous devons atteindre. Dans cette optique, des consignes sont données, parfois dans des circonstances ambigües où c’est parfois l’interprétation subjective qui motive la réalisation de la tâche. Ces directives peuvent être comprises de plusieurs manières, sans pour autant qu’il n’y ait de consensus strict entre toutes les interprétations possibles.

C’est notamment dans ces circonstances, par exemple, que l’on peut aisément retrouver un écart entre ce qui est demandé (travail prescrit) et ce qui est effectivement réalisé (travail réel) (Berthet & Cru, 2003 ; Maulini, 2010). Ainsi, dans de pareilles circonstances, on peut plus facilement envisager comment une phrase comme « satisfaire le client » peut revêtir une multiplicité de sens, selon que l’on comprenne, par exemple, qu’il faille développer une relation qualitative privilégiée avec le client ou alors proposer plusieurs options envisageables pour un problème donné. La première option est basée sur des objectifs qualitatifs, alors que la seconde est davantage quantitative. Dans tous les cas, il s’agit bien de deux finalités possibles à un même problème. Dans cette optique, on peut entrevoir comment les catégorisations que nous faisons des éléments de notre environnement ne représentent jamais qu’une perception parmi tant d’autres. Ce constat permet de souligner les liens existants entre phénomène de catégorisation implicite automatique et biais de perception et de compréhension.  C’est d’ailleurs en partie à cause de ces liens biaisés subjectifs que nous échouons fréquemment à percevoir une situation avec justesse et précision. Cette compréhension subjective de notre environnementrepose majoritairement sur une génération quasi automatique d’inférences sociales (Asch, 1946).

En matière de cognition sociale, le psychologue Solomon E. Asch (1946) définit la notion d’« inférences sociales » par la phrase suivante :

« Nous regardons une personne et immédiatement une certaine impression de son caractère se forme en nous. Un coup d’œil, quelques mots suffisent pour nous raconter une histoire à son sujet. Nous savons que de telles impressions se forment avec une rapidité et une facilité remarquable. Des observations ultérieures peuvent enrichir ou bouleverser notre première vue, mais nous ne pouvons plus empêcher sa croissance rapide que nous pouvons éviter de percevoir un objet visuel donné ou entendre une mélodie. »

Très généralement, il faut comprendre qu’une inférence sociale, c’est l’attribution d’un trait de caractère à autrui ou encore d’une valence à une instruction, qui s’opère de manière spontanée et délibérée.

La notion d’inférence sociale a fait l’objet de plusieurs études. L’une d’entre elle, particulièrement marquante, est intitulée « Whats is beautiful is good » (« Ce qui est beau est bon ») et montre comment nous inférons des traits de caractères positifs à ceux / celles que nous trouvons « beaux » / « belles » (Dion, Berscheid & Walter, 1972). En effet, selon cette étude, l’apparence physique d’une personne (entre autres) est la caractéristique qui est « la plus évidente et accessible aux autres dans l’interaction sociale ». Cette étude avait été conçue pour déterminer si physiquement les personnes dites « stimulantes et attrayantes », qu’il s’agisse d’hommes ou de femmes, sont supposées posséder des traits de personnalité socialement plus souhaitables. D’autre part, ces chercheuses ont cherché à savoir si les personnes « stimulantes et attrayantes » étaient considérées comme « menant une vie meilleure » (par exemple, être plus compétent en tant que maris / femmes, mieux réussir sur le plan professionnel, etc.) que les personnes stimulantes mais dites « peu attrayantes ». Les résultats ont permis de mettre en exergue un stéréotype de type « ce qui est beau est bon ». Les implications d’un tel stéréotype sur le développement de soi et la qualité des interactions sociales peuvent s’en trouver sensiblement impactées. De même, la manière dont nous nous percevons (c’est à dire attrayant ou peu attrayant) aura une influence non négligeable sur notre rapport au monde. En suivant ce raisonnement, si nous ne nous catégorisons pas comme « attrayant.e », il est probable que cette simple pensée, issue de notre cognition, affecte négativement la perception que nous avons de nous-même. Par extension, notre capacité à atteindre nos objectifs ou encore à développer une estime de soi acceptable peut s’en trouver également restreinte. Il est important à ce niveau de recontextualiser ce phénomène de catégorisation sociale et de considérer que nos perceptions sont prédéterminées par différents biais.

Le paradigme de la corrélation illusoire apporte des explications plausibles aux biais de catégorisation sociale et « renvoie à la perception de covariation entre deux classes de stimuli non corrélés, ou moins fortement corrélé que perçu » (McGarty, Yzerbyt & Spears, 2002, p.92). En d’autres termes, nous avons tendance à évaluer les groupes sociaux avec lesquels nous interagissons à partir d’éléments que nous jugeons pertinents, mais qui n’ont pas nécessairement de lien entre eux. L’étude de McGarty et de ses collègues montre globalement que si nous avons un a priori positif envers un individu ou un groupe social, nous aurons plus facilement tendance à inférer à ces personnes des qualificatifs positifs. Ces travaux font suite à la dynamique amorcée par les recherches sur l’attribution causale groupale (c’est-à-dire les liens que nous établissons entre un groupe social et certains stéréotypes). Il ressort de ces travaux que quand un membre de notre groupe social réalise une action socialement valorisée, nous lui inférerons plus facilement des qualités intrinsèques (causalité interne), là où des actions, moins acceptables socialement, seront la résultante d’éléments indépendants de ses actions (causalité externe) (Heider, 1958). Par exemple, l’enfant de la famille qui montrera une quelconque affinité pour un sport aura plus de chance d’être considéré.e comme bon.ne par nature car son éducation y aura été propice, il / elle est doué.e, il / elle « a ça dans le sang », etc. En revanche, son échec sera plus facilement attribué à un manque de chance ou encore à un contexte plus difficile. Ces différents éléments de catégorisation ne sont pas des fatalités en soi, mais nous montrent une fois encore que nous n’avons pas nécessairement d’emprise sur les automatismes avec lesquels nous cherchons à apprivoiser notre environnement.

Pour conclure, les stéréotypes sont issus de processus principalement automatiques qui visent à nous aider à mieux contrôler notre environnement. Pour avoir une représentation cohérente de notre environnement, nous catégorisons les éléments qui nous entourent, grâce à des inférences sociales. Ces inférences sont subjectives et dépendantes de biais cognitifs, notamment en ce qui concerne les liens que nous établissons entre un fait et les causes qui l’engendrent. En prenant en considération tous ces éléments, comment se manifestent tous ces processus cognitifs automatiques dans les rapports sociaux inter-groupaux, notamment en ce qui concerne les rapports hommes / femmes ?

 

Bibliographie

Asch, S. E. (1946). Forming impressions of personality. The Journal of Abnormal and Social Psychology41(3), 258.

Berthet, M., & Cru, D. (2003). Travail prescrit, travail réel et santé au travail–De nouveaux modes d’intervention ergonomique. Travail et emploi96, 85-96.

Dion, K., Berscheid, E., & Walster, E. (1972). What is beautiful is good. Journal of personality and social psychology24(3), 285.

Feinleib, M. (1987). Biases and weak associations. Preventive medicine16(2), 150-164.

Heider, F. (1958). The psychology of interpersonal relations Wiley. New York.

Maulini, O. (2010). Travail, travail prescrit, travail réel. FORDIF-Formation en direction d’institutions de formation, Glossaire, 23.

McGarty, C. E., Yzerbyt, V. Y., & Spears, R. E. (2002). Stereotypes as explanations: The formation of meaningful beliefs about social groups. Cambridge University Press.

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