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L’influence des stéréotypes sur la perception de notre environnement : fonctionnement et généralités

Qu’est-ce qu’un stéréotype ? Quelles sont les raisons qui nous poussent à en avoir ? Qu’est-ce que cela implique pour soi et pour autrui ? Les stéréotypes ont-ils une quelconque utilité ? Doit-on les inhiber ? Le peut-on ? Si oui, comment ? La liste de questions à se poser à propos des stéréotypes pourrait être encore bien plus longue. Nous tacherons d’apporter quelques éclaircissements sur ce phénomène cognitif si complexe mais pourtant nécessaire à la compréhension de notre environnement social.


Des recherches sommaires permettent de définir un stéréotype comme une « opinion toute faite réduisant les particularités » (sur Google) ou encore comme « l’image habituellement admise et véhiculée d’un sujet dans un cadre de référence donné, [pouvant] être négative, positive ou autre, mais […] souvent caricaturale » (sur Wikipédia). Ces définitions, bien que vraies, occultent bon nombre de subtilités fondamentales, pourtant essentielles à une bonne compréhension des stéréotypes. Certains concepts méritent d’être abordés. Afin d’avoir une idée plus claire de ce qu’est véritablement un stéréotype, nous tacherons d’en présenter les généralités et d’apporter quelques précisions complémentaires.

De manière très globale, un stéréotype est une perception simplifiée de la réalité, permettant de faciliter les interactions dans un environnement social parfois complexe (Allport, 1954). Avoir un jugement stéréotypé sur un élément, quel qu’il soit, implique un fonctionnement en trois phases bien distinctes : la catégorisation, l’identification et la comparaison (Turner & Tajfel, 1979). Tout d’abord, la catégorisation (qu’il s’agisse d’objets, de personnes ou de situations) facilite la compréhension des différents éléments de l’environnement social, y compris de soi. Il s’agirait de manière plus imagée de « mettre une étiquette » sur un élément de notre environnement. Et, c’est d’ailleurs par ce processus que nous définissons des comportements que nous jugeons appropriés, en prenant en considération les normes des groupes sociaux auxquels nous appartenons. C’est ce qui explique, par exemple, que nous n’emploierons pas le même langage, selon que nous soyons avec des proches ou avec des personnes que nous connaissons peu. Ici, la catégorisation permet de distinguer deux groupes : « proches » (ex : famille, amis) et « non proches » (ex : collègues, clients).

À la suite du processus de catégorisation vient la phase d’identification. Cette étape est la phase par laquelle nous construisons et développons la perception que nous avons de nous-même, en fonction du groupe d’appartenance. C’est ainsi que nous pouvons avoir tendance à avoir des jugements stéréotypés à propos de nous-même. Par exemple, devenir parent modifie la perception de soi et influence nos comportements en fonction de la représentation que nous avons du groupe social « parent ». Si le groupe social d’appartenance est perçu de manière positive, alors cette phase d’identification sera bénéfique pour l’estime de soi (Ellemers, Kortekaas & Ouwerkerk, 1999). A l’inverse, si l’identification est faite à partir d’un groupe social dévalorisé, alors l’estime que nous avons de nous-même sera impactée négativement (Katz, Joiner & Kwon, 2002). Imaginons qu’il s’agisse d’un contexte sportif. Être supporter d’une équipe victorieuse (d’un championnat, par exemple) renvoie à une image sociale valorisée. L’estime de soi sera très certainement influencée de manière positive. En revanche, être associé à des hooligans pourra avoir des conséquences plus variables sur l’estime de soi. Cela dépendra surtout de la perception (bonne ou mauvaise) que nous nous faisons du groupe social « hooligan ».

La dernière étape est la comparaison sociale. Il s’agit du processus par lequel nous confrontons notre propre groupe social d’appartenance aux autres. L’objectif implicite de cette troisième étape est de maintenir une estime de soi acceptable. Dans ce contexte, il s’agit de parvenir à trouver chez autrui des caractéristiques qui permettent de l’évaluer moins positivement que nous, selon que nous en soyons proche ou non (Tesser, 1988). Le phénomène de catégorisation sociale est particulièrement important pour comprendre à quel point les jugements stéréotypés influencent nos rapports à autrui. Plus précisément, si deux groupes sont identifiés comme rivaux (par exemple, des clubs de supporters), il en résulte une compétition systématique mais implicite, qui permet d’entretenir l’estime soi, le but étant d’être meilleur que le groupe social concurrent. La rivalité et l’hostilité entre deux groupes sociaux n’entrainent pas seulement une lutte pour des ressources (comme des emplois, par exemple). C’est aussi le résultat de processus de constructions identitaires concurrentes (Sherif, 1961). Nous pouvons ainsi observer comment nous développons des stéréotypes de manière implicite, sans pour autant qu’il n’y ait une véritable haine fondamentale envers autrui. La finalité de ce schéma cognitif sert surtout à conserver une estime de soi correcte, parfois aux détriments d’une personne voire même d’un groupe de personnes. Même s’il y a une part d’automatisme dans la formation des stéréotypes, ces derniers nous aide, in fine, à mieux appréhender notre environnement social.

Les jugements stéréotypés peuvent se former selon deux mécanismes : le « top-down » et le « bottom-up » (Tajfel, Turner, Austin & Worchel, 1979). Le « top-down » suppose un fonctionnement dit « descendant ». En clair, cela signifie que nous effectuons une analyse préalable de notre environnement, avant toute catégorisation L’information perçue sera traitée par notre cognition et, à la suite de ce traitement, nous adopterons le comportement que nous jugerons le plus pertinent. Par exemple, découvrir un nouveau milieu social suppose l’intégration de normes. Nous en apprendrons les codes de manière « consciente » avant que, par la suite, certains comportements ne deviennent automatiques. Le « top-down » implique donc une réflexion préliminaire à tout comportement, qui est étroitement liée à l’environnement d’un individu. Dans un contexte d’interactions sociales, cela peut être, par exemple, de ne pas inférer de jugement, sans informations sensées. Ainsi, si l’action est amorcée par une réflexion, dépendante du contexte et / ou de la situation, il y a donc moins de probabilités d’émettre un jugement stéréotypé de notre environnement. A l’inverse, le « bottom-up » suppose davantage une réaction automatique à un environnement. Ce mécanisme est dit « ascendant ». L’information est principalement traitée en fonction du contexte (c’est-à-dire de la perception et des sens d’un individu). Dans ce cas, la réflexion devient secondaire. Dans une dynamique sociale, le « bottom-up » supposerait, par exemple, d’inhiber un comportement par jugement a priori d’un individu. C’est par exemple le cas des stéréotypes ethniques ou encore des stéréotypes de genre, délétères à un climat social sain. En clair, à l’inverse du « top-down », le « bottom-up » implique d’évaluer autrui à partir des stéréotypes que nous avons, plus particulièrement, à partir de la catégorie sociale dans laquelle nous rangeons un individu.

Pour conclure, notre tendance à avoir des avis stéréotypés sur l’environnement dans lequel nous évoluons, est une succession de mécanismes cognitifs implicites. Même si plusieurs finalités peuvent être envisagées à propos de ces processus automatiques, les stéréotypes nous permettent de construire des représentations mentales rassurantes, mais aussi de conserver une estime de nous-même acceptable. Néanmoins, en considérant cette quête implicite de réassurance, comment appréhender les conséquences de nos représentations parfois illusoires sur nos rapports à autrui ?

Bibliographie

Allport, G. W., Clark, K., & Pettigrew, T. (1954). The nature of prejudice.

Ellemers, N., Kortekaas, P., & Ouwerkerk, J. W. (1999). Self‐categorisation, commitment to the group and group self‐esteem as related but distinct aspects of social identity. European journal of social psychology29(2‐3), 371-389.

Katz, J., Joiner, T. E., & Kwon, P. (2002). Membership in a devalued social group and emotional well-being: Developing a model of personal self-esteem, collective self-esteem, and group socialization. Sex roles47(9-10), 419-431.

Tesser, A. (1988). Toward a self-evaluation maintenance model of social behavior. In Advances in experimental social psychology (Vol. 21, pp. 181-227). Academic Press.

University of Oklahoma. Institute of Group Relations, & Sherif, M. (1961). Intergroup conflict and cooperation: The Robbers Cave experiment (Vol. 10, pp. 150-198). Norman, OK: University Book Exchange.

Tajfel, H., Turner, J. C., Austin, W. G., & Worchel, S. (1979). An integrative theory of intergroup conflict. Organizational identity: A reader, 56, 65.

Turner, J. C., Brown, R. J., & Tajfel, H. (1979). Social comparison and group interest in ingroup favouritism. European journal of social psychology, 9(2), 187-204.

4 pensées sur “L’influence des stéréotypes sur la perception de notre environnement : fonctionnement et généralités

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    28 août 2020 à 14 h 12 min
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    Cette explication est très claire et me permettra d’ailleurs d’avancer sur mon sujet de mémoire.
    Merci pour toutes ces informations précieuses.

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      6 septembre 2020 à 14 h 50 min
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      Bonjour ! C’est avec grand plaisir que j’essaie de partager ma passion pour la psychologie et les relations intergroupes. Je vous souhaite en tout cas bon courage pour votre travail, en espérant de tout cœur que cet article vous aura aidé à mieux cerner les problématiques sous jacentes aux stéréotypes.

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    10 septembre 2020 à 11 h 14 min
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    Bonjour,
    Merci pour votre article, je comprends a sa lecture que les stéréotypes émanent de plusieurs mécanismes cognitifs, mais je n’en saisi pas toutes les finalités. Par exemple, je ne comprends pas en quoi les stéréotypes qui peuvent ressortir dans les recrutements (« prendre un travailleur portugais plutôt qu’un maghrébin, parce que, soit disant, il travaille plus proprement ») « nous permettent de construire des représentations mentales rassurantes, mais aussi de conserver une estime de nous-même acceptable ».. je ne vois pas le lien entre « estime de soi » et catégorisations … enfin, merci, votre article m’a donné plus envie encore d’aller chercher des infos pour comprendre ces mécanismes, d’en faire prendre conscience afin que certaines choses évoluent peut-être !

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      16 septembre 2020 à 14 h 55 min
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      Bonjour, je dois préciser certaines choses ici. Dans cet article, j’ai surtout abordé la catégorisation de soi et du groupe auquel on s’associe personnellement. Il s’agit de la manière dont on se positionne soi-même. Dans la question que vous posez, si je comprends bien, il ne s’agit plus de se positionner soi même par rapport à autrui, mais de confronter deux groupes sociaux distincts entre eux.
      Dans le contexte que vous évoquez, il s’agit d’évaluer la compétence présumée d’autrui à partir des croyances que l’on a sur un groupe social. Là, il ne s’agit plus que de stéréotypes mais d’inférences sociales, d’attribution causale et d’erreur fondamentale d’attribution. Ce sont des termes certes, un peu barbares, mais je vous invite à patienter encore un peu : c’est la thématique abordée par le second article !

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