Le Jeu et le Sens de la Vie

06-03-2018



Roger Federer prit la place de numéro un mondial pour la première fois en 2004 et 14 ans après il la retrouve. Si nous ne pouvons que saluer la performance unique de l’athlète, cela ne répond en rien aux nombreuses interrogations qui ne manquent pas de se poser dans ce contexte sans pareil.

– Comment cela est-il possible? Fait-il quelque chose de plus? Comment organise t-il sa vie? Comment se prépare t-il? Et s’il se prépare, comment procède t-il? A-t-il des « rituels » comme le Miraculous Morning?

Nous ne mènerons pas l’enquête. Ce n’est pas notre rôle et d’ailleurs quel en serait l’intérêt ? Découvrir une recette ultime ?  Cela resterait toujours « sa » recette. L’idée, dans cet article, est d’aller plus loin en réalisant une mise en perspective globale afin d’apporter une explication à ce qui se joue devant nos yeux en ce moment.

De ce point de vue, on peut parler d’un positionnement particulier où la posture prend tout son sens. Posture qui laisse une place prépondérante à la question du « sens profond » de l’action et qui se transpose logiquement en expertise comportementale tout en illustrant une véritable maîtrise mentale autant dans les moments importants que dans la durée. Ainsi, sommes-nous les spectateurs d’une performance hors norme ou entrevoyons-nous le spectre de l’efficience ?

Comment comprendre la longévité et l’efficience de la carrière de Roger Federer sans évoquer les deux notions essentielles à toute activité intense, (qu’elle soit sportive, pratique, intellectuelle ou musicale) pour peu que nous y mettions de l’ardeur (pour ne pas dire « volonté » qui génère trop de mythologies) : le jeu et le sens de la vie.

Déjà Héraclite dans le fameux Fragment LII soulignait que « Le temps est un enfant qui s’amuse, il joue au trictrac / À l’enfant la royauté ». Or, à voir Roger Federer pleurer et rire lors de la remise de ces derniers trophées, à plus de 36 ans, force est de constater qu’il n’a pas perdu son âme d’enfant. Il joue au tennis et il ne le cesse de le rappeler dans toutes ses interviews. Ce qui l’anime est le fait de jouer, tout simplement.

Attention, cela ne signifie pas qu’il n’est pas conscient des enjeux professionnels ni même financiers de son sport. Et cela ne signifie pas non plus qu’il ne soit pas parfois mauvais joueur lorsqu’il ne sent plus très bien la balle et qu’il arbore la tête des mauvais jours : visage crispé et regard noir comme dans le début du 5e set face à Marian Cilic lors du dernier Open d’Australie.

Ce qui l’importe est d’être complètement immergé dans un jeu qu’il aime par-dessus tout car il constitue le sens de sa vie. Mieux : les termes « jouer » et « sens » sont synonymes dans sa tête. Comme le souligne Moritz Schlick, pour sortir du paradoxe du sens de la vie qui « interdit à l’accomplissement et à la jouissance de fusionner en un sens approprié », il ne faut plus considérer le sens de la vie comme une direction à prendre ou sous l’angle du but à atteindre. En effet, considérer le sens de la vie comme une direction ne peut conduire qu’à l’insatisfaction voire à la souffrance. Comme il le fait remarquer, la personne qui atteint son but peut souffrir de ce que cette réalisation lui a finalement apporté : illusion apparence et vanité. De même, celui qui n’a pas atteint son but peut alors renier sa vie et la considérer comme ratée. C’est pourquoi, Moritz Schlick souligne que « le sens de l’existence ne se révèle que dans le jeu. » (Moritz Schlick, 2003, p. 25).

Par cette phrase, il entend différencier les activités comme le travail, qui sont toujours finalement régies par un but conscient ou inconscient, des activités qui comportent en elles-mêmes leur propre sens : les fameuses activités autotéliques. « Le jeu signifie pour nous toute activité qui se déploie pour elle même, indépendamment de ses effets et de ses conséquences. Rien n’empêche que ces effets soient utiles et aient du prix. S’ils le sont, tant mieux ; l’action reste à coup sûr un jeu, puisqu’elle porte déjà sa propre valeur en elle-même. » (Moritz Schlick, 2003, p. 25).

Comment donc ne pas voir les dernières performances de Roger Federer sous cet angle ? Sa longévité viendrait de ce rapport tout à fait spécial qu’il entretient à son sport. Il n’a pas joué pour se mettre à l’abri du besoin (comme certains joueurs très connus) ni pour pulvériser des records. Et c’est justement parce qu’il ne se fixe pas de buts qu’il réussit. D’ailleurs, c’est devenu monnaie courante, au début des grands tournois, que les favoris ne se fixent pas de buts. Pour s’enlever de la pression dira-t-on. Certainement. Mais seuls quelques-uns arrivent à réellement croire et agir par rapport à cet état d’esprit de ne pas se fixer de buts. Et là est peut-être la clé de la longévité de la carrière de Roger Federer et de son éternelle jeunesse.

Car selon Moritz Schlick, le fait d’entreprendre des activités sous le signe du jeu entretient ce qu’il nomme « l’esprit de jeunesse ». On croit souvent à tort que la jeunesse est une période où l’on apprend pour ensuite accéder à la maturité, comme si l’autonomie était le signe de la fin de la jeunesse. Tout au contraire, « la jeunesse ne se réduit pas à un temps de croissance, d’apprentissage, de maturation et d’incomplétude, mais elle est avant tout un temps de jeu, d’action autonome, et elle est par conséquent vraiment porteuse du sens de la vie. » (Moritz Schlick, 2003, p. 35).

Nous pourrions ainsi faire l’hypothèse de la jeunesse du jeu de Roger grâce à ce fait marquant qu’il joue au tennis pour le tennis et pour le plaisir de jouer au tennis. Rien de plus, rien de moins. Mais tout est est là pour lui lorsqu’il est sur un court de tennis. En cela réside sa profonde jeunesse et ses larmes de gamin lorsqu’il reçoit un nouveau trophée, alors qu’il les possède déjà presque tous. Mais qu’importe les trophées qui marquent des coups d’arrêts comme des buts à atteindre. « La jeunesse, au contraire, n’a pas réellement cure des buts ; si l’un s’effondre, un autre le remplace rapidement ; les buts se réduisent à une invitation à foncer et à se battre, et cette ardeur à entreprendre est le véritable accomplissement de l’esprit juvénile. Son enthousiasme (qui est, au fond, ce que les Grecs nommaient Éros) s’adonne à l’action, non au but. Cet acte, cette manière d’agir, est le vrai jeu. » (Moritz Schlick, 2003, p.33-34).

> La deuxième partie, « De la performance à l’efficience », est à retrouver ICI.


Références :

Moritz Schlick, 2003, « Le sens de la vie » traduit par Dominique Janicaud dans Noésis n° 6 « Les idéaux de la philosophie », Nice.


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Une réponse à “Le Jeu et le Sens de la Vie”

  1. hashiboso dit :

    Merci beaucoup, à toi aussi ! Bisous !

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écrit par

Gérald Portocallis
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Loic Waguet

Loic Waguet

Co-directeur Linkup coaching I Directeur Human Performance

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